mardi 19 février 2008

Six pieds sous terre

Dimanche, les heurts entre les partisans du Courant du futur de Saad Hariri et des palestiniens près du camp de Sabra ont fait un mort. Un Palestinien qui a succombé à ses blessures.

En Islam, le mort doit être enterré moins de 24h après son décès. Il est enveloppé dans un linceul blanc (souvent le drap vient de La Mecque), puis déposé dans un simple trou. Sur la pierre tombale, juste son nom, parfois ses dates de naissance et de mort. L’image et l’épitaphe sont proscrites. Sauf, m’explique Leïla ,pour les martyrs. Dans son village à Zrariye, il y a deux cimetières. L’un, sobre, ordinaire envahit par la verdure. L’autre réservé à la vingtaine de jeunes décédés pendant l’invasion israélienne en 1985. Ce sont les martyrs. Eux ont le droit à leur photo et à des petites « chapelles » en verre qui abritent leurs objets familiers. On y trouve un masbaha (chapelet), un coran, un stylo, une alliance…

vendredi 15 février 2008

secousse

La commémoration du 14 février aurait rassemblé un million de participants. Annoncée comme la manifestation de tous les dangers, elle prit l’allure d’une joyeuse kermesse. Le climat était bon enfant et pluvieux. Les drapeaux libanais rouge et vert côtoyaient une forêt de parapluies noir. Je vis un soldat hisser un môme sur les épaules de son père, une jeune fille maquillée aux couleurs des Forces libanaises et des organisateurs juchés sur un container balancer des bouteilles d’eaux à la foule.
Les discours se sont enchaînés célébrant l’unité, la nécessité d’élire un président, de mettre en place le tribunal international et fustigeant l’Iran comme la Syrie. Des barbelés séparaient prudemment la foule réunie à l’instigation de la majorité des tentes occupées par l’opposition. Toute étincelle entre les deux camps étant susceptible de transformer la kermesse en cauchemar. Et puis chacun est rentré chez soi. Trempé.
La secousse politique pronostiquée n’eut pas lieu. En revanche, une secousse tellurique a ébranlé Beyrouth ce matin et accessoirement mon studio. Je révisais mes conjugaisons d’arabe quand la table a commencé à vibrer. Un livre est tombé. Je suis restée bêtement à compter les secondes, paralysée. Un mail de mon prof m’annonçant que son appartement situé au 11e étage tanguait comme dans une fête foraine m'a sorti de ma torpeur. J'ai descendu quatre à quatre les escaliers pour aller manger une salade au café Prague. Sur l’ardoise, à la place du plat du jour, une citation de Brecht était inscrite à la craie: War is like love, it always finds a way (La guerre comme l’amour trouve toujours un chemin). Il y a des jours comme ça où rien ne tourne rond sur la terre. Alors il faut regarder la mer.
Sur la corniche, deux amoureux se bécotaient. Leurs baisers devaient avoir un goût de sel. Un groupe de femmes bien en chair et en survêtements tentaient de perdre leurs kilos superflus en marchant le plus rapidement possible. A chaque pause, elles grignotaient des graines de tournesols grillées et épluchaient des pistaches. Des pêcheurs m’ont souri. Accoudée devant les flots, j’ai laissé mon esprit divaguer sur la crête des rouleaux et l’écume blanche a englouti mes idées noires.

jeudi 14 février 2008

Monica

J’ai rencontré Monica Borgman dans la jolie maison blanche qui abrite son ONG UMAM consacrée à la mémoire de la guerre civile libanaise. Des cheveux blonds cendrés toujours en foufelles, un regard myosotis, une démarche juvénile et une légère couperose qui pourrait faire penser à une manifestation de timidité. Ce serait mal connaître cette ex-journaliste allemande installée depuis une dizaine d’années à Beyrouth. Monica c’est « même pas peur » ! Lorsqu’elle travaillait en Algérie pendant les années noires et que l’islamisme tentait d’imposer un sobre uniforme aux femmes, la journaliste continuait à se maquiller, à porter des jeans et à refuser la présence encombrante et voyante des bodyguards ! Plus récemment, au Liban, lorsque les avions israéliens lancèrent des flyers sur son quartier pendant la guerre de l’été 2006 enjoignant la population de quitter la région, elle a pensé : « allez vous faire foutre, on ne me jette pas des petits papiers sur la tête pour me dire de quitter ma maison ». Et elle est restée.

Monica a rencontré le monde arabe grâce à… Israël. C’est en effet à travers les programmes de réconciliations entre l’Etat hébreux et l’Allemagne à la fin des années 70 qu’elle se rend pour la première fois dans le Moyen Orient. Elle découvre bientôt le fait palestinien et se promet d’apprendre l’hébreu et l’arabe quand elle sera grande. Elle apprendra le turc et la philologie arabe. En 1986, la jeune fille survole le Liban. « Je n’oublierai jamais ma première image de Beyrouth à travers le hublot de l’avion qui volait à basse altitude : une ville détruite par la violence. J’avais 22 ans et je savais que je n’étais pas là par hasard ». Allemande issue d’une génération marquée par le passé nazi de son pays, Monica s’avoue fascinée par la question de la genèse de la violence. « Comment et pourquoi verse-t-on dans la violence collective ou individuelle ». Une fascination qui imprègnera son travail de journaliste puis de militante.

Au début des années 1990, la jeune femme réalise au culot une émission d’une heure sur le quotidien au Liban. « Je me suis convaincue que cela suffisait pour me prétendre journaliste. » Elle loue un bureau au Caire et se lance en free lance. « Je faisais des trucs dans le style de votre radio France-Culture entre la Tunisie, le Liban et surtout l’Algérie ». A l'époque, entre les islamistes et l’armée algérienne, on ne sait plus très bien à qui attribuer les attentats qui ensanglantent le pays. La journaliste fréquente de près les intellectuels qui n’ont pas fui en exil. « Je voulais comprendre pourquoi certains ne cédaient pas à cette peur, à ces menaces, à cette violence ». Parmi ceux qui restent, elle croise Saïd Mekbel, directeur et caustique chroniqueur du quotidien francophone Le Matin. L’homme se sait menacé. Au cours d’une série d’entretiens, il livre à Monica une réflexion dense et lucide sur son quotidien d’homme traqué, prophétisant sa propre liquidation pour avoir refusé toute récupération. Mekbel décortique les métamorphoses de sa peur, analyse la planification des attentats, explique ses tactiques pour échapper à son futur assassin : changer constamment de vêtements, de coiffure, se munir en permanence d’une lampe de poche pour fuir le noir propice au crime et de monnaie pour corrompre un gardien en cas d’enlèvement. Lorsqu’il est assassiné le 3 décembre 1994, Monica Borgman prend conscience que les entretiens enregistrés quelques mois plus tôt sonnent comme un testament, un brûlot dans lequel la victime a dénoncé par leur nom les auteurs de son assassinat, notamment le général Toufik. « Jusqu’à présent je n’avais pas publié mes interviews avec Mekbel pour éviter d’utiliser sa mémoire à des fins de scoop, explique la journaliste, mais le site Internet du Mouvement algérien des officiers libres a révélé que j’en disposais et je ne voulais pas être récupéré par qui que ce soit. » Publié tout récemment en France (1), ce livre d’entretiens a non seulement une pertinence pour l’Algérie mais aussi pour le Liban où Monica s’est établie et où existent également des listes noires et des attentats politiques impunis.

Son enquête au long cours sur la violence s’est poursuivie à Beyrouth lorsqu’elle réalise en 2004 le film coup de poing Massaker. Un documentaire de 96 minutes dans lequel six ex-miliciens des Forces libanaises racontent leur participation au massacre de civils palestiniens dans les camps de Sabra et Chatila. Pour le tourner dans le plus grand secret et semer les services, elle et son mari n’arrêtent pas de sortir, « tous les soirs, on passait de bars en boites pour prouver que l’on se contentait de profiter de la vie : ce fut le mois le plus fou de mon existence ». Le documentaire obtint la permission d’être projeté une seule fois officiellement mais passe à Beyrouth sous le manteau. « Avec ce film j’ai l’impression d’être allée le plus loin possible sur la violence collective sans toutefois pouvoir répondre à la question de sa genèse. Travailler sur la violence des autres ne t’amène pas à une réponse sur la tienne », confie-t-elle alors qu’elle écrit aujourd’hui un scénario de fiction sur les relations entre violence et sexualité. Depuis quelques années, Monica a en effet lâché le micro et le journalisme. « J’ai décidé de privilégier le langage du corps grâce à la caméra et de devenir actrice plutôt qu’observatrice. » Ayant constaté l’absence d’archives nationales au Liban, elle a fondé avec son mari – un éditeur libanais issu d’une vieille famille chiite - une ONG qui oeuvre sur la mémoire (UMAM) et lancera au printemps prochain une série d’ateliers de travail sur les disparus, la vérité, la justice… Autant de sujets qui fâchent et risquent parfois de tuer au pays du Cèdre. Mais Monica a retenu une leçon essentielle de ses entretiens avec l’intellectuel assassiné Saïd Mekbel : « Il ne faut jamais céder à la peur. »

L'ONG UMAM est située tout près du QG du Hezbollah mais les relations avec le parti sont correctes. Le cheikh et certains responsables du Hezb venant même aux vernissages bien arrosés qu’organisent régulièrement UMAM. « Je suis profondément laïque et Lokman mon mari aussi, explique Monica. A 18 ans j’ai fait une démarche pour me désaffilier de l’église catholique allemande et signé un papier officiel au ministère des Finances ! ». Comme au Liban, le mariage non religieux n’existe pas, le couple s’est marié au… Danemark Et comble des paradoxes pour une laïque convaincue, Monica ayant demandé la nationalité libanaise, si elle vote, elle sera inscrite sur les listes chiites conformément au système électoral de ce pays. « Aujourd’hui, le Liban est encore très loin de la laïcité. Je pense que le combat prioritaire n’est pas là. L’urgence c’est de ne pas laisser un parti comme le Hezbollah avoir le monopole sur la communauté chiite, surtout dans le contexte régional. C’est complètement non démocratique. Il faut créer de l’altérité au sein de chaque communauté» Beaucoup le pense, peu ose l’exprimer aussi clairement. Quand je vous disais que Monica c’est même pas peur !

1/Saïd Mekbel, une mort à la lettre, Téraèdre, janvier 2008

mercredi 13 février 2008

Le chat du centre ville

Le crépuscule a envahi les arcades du centre-ville écrasé par la mosquée sunnite Mohammed el Amin. Avec ses 65 mètres de haut et ses quatre dômes, elle brille de tous ses feux (c’est bien le moins vu qu’elle a coûté 20 millions de dollars). Plus que jamais ce quartier ripoliné « à l’ancienne » ressemble à un décor de théâtre abandonné. Trop propre, trop froid, trop vide. Il reste le symbole de l’affairisme des années de reconstruction. A l’époque, beaucoup de familles expulsées par l’opérateur unique Solidere ne furent pas relogées ou très mal. Demain pourtant, le centre-ville sera submergé par la foule puisqu’il servira de scène à la grande manifestation commémorant l’assassinat de Rafic Hariri. A chaque entrée, on se heurte à des chicanes, des barricades et des soldats qui jettent un regard distrait sur votre sac. Jusqu’en 2005, la jeunesse dorée venait dîner dans les restaurants branchés du quartier et les moins nantis déambulaient en matant les jolies filles. Mais depuis trois ans, les partis de l'opposition ont planté leur tente en centre-ville et bloqué le secteur. Les commerces de luxe ont fermé leurs portes ou se sont exilés les uns après les autres. Aujourd’hui, seul un chat trottine sur le trottoir. Je le vois s’arrêter, hésiter et pisser serein sur une colonne. Enfin un peu de vie dans cet espace aseptisé !

mardi 12 février 2008

Retour à Beyrouth

Dans la Toyota noire qui m’emmène à l’aéroport de Roissy, NRJ diffuse sans arrêt des spots de pub pour la Saint-Valentin. Un vrai matraquage, une forme de chantage : « Si vous l’aimez vraiment, offrez-lui une fleur, un bijoux, un parfum, un voyage... » et pourquoi pas le package !. Dans le 4x4 qui vient me chercher à l’aéroport de Beyrouth, La Voix du Liban évoque également le 14 février prochain. La Saint-Valentin libanaise sera chaude, pas forcément au sens érotique du terme. Une grande manifestation est organisée pour commémorer l’assassinat de l’ex-Premier ministre Rafic Hariri. L’escalade verbale de ces derniers jours fait craindre un dérapage. Dimanche dernier, Walid Joumblatt, le leader druze, a lancé une violente attaque contre le président syrien et contre le chef du Hezbollah : « Vous voulez le chaos ? il sera le bienvenu. Vous voulez la guerre ? elle sera la bienvenue. Nous n’avons pas de problème avec les armes, pas de problème avec les missiles. Nous vous les prendrons. Pas de problème avec le martyre et le suicide non plus ». Voilà le niveau du débat politique actuel.
Romantique en France – les journaux vont certainement éditorialiser sur le présent que Nicolas offrira à Carla – la Saint-Valentin sera hautement politique au pays du Cèdre.

En guise de bienvenu, un drôle de message publicitaire s’est affiché automatiquement sur mon téléphone mobile : « La situation au Liban est instable. Soyez la première prévenu. Souscrivez dès maintenant au service d’urgence mis à jour 24 heures sur 24. Envoyez juste deux SMS vides au 1085 ». Je vais plutôt me faire enregistrer à l’Ambassade de France. Quant aux SMS, je les réserve à mon jules pour la Saint-Valentin !

jeudi 31 janvier 2008

une si longue absence

Je vous emmène en Mauritanie... le désert et le silence... l'explication d'une si longue absence

Le guide, le cuisinier et le chamelier

Dunes soyeuses qui ondulent à l’infini. Mille vagues blondes s’épuisent sur les flancs abrupts des canyons anthracite. Rencontre du féminin et du masculin.

Sidi
Quand il a retiré son chèche, il était plus petit, plus ordinaire aussi. J’avais envie de lui demander de se rhabiller… Sans son chèche, Sidi est nu. Je ne le reconnais plus.
Sidi ou « l’homme sans souci ». La veille d’un départ, le guide ne prépare rien, il fume, tranquille. Qui sait si notre destin nous conduira vers demain… « Orlie, m’explique-t-il, en bourrant sa tabatière en cuir coloré, tout est écrit, ça sert à rien de t’inquiéter.» Telle est sa philosophie. Ambitieux, Sidi s’est présenté à la mairie de Chinguetti, septième ville de l’Islam carrefour des caravanes de sel, qui s’ensable aujourd’hui dans le désert de l’Adrar. Le candidat n’a pas été élu, « c’était écrit ». Pas d’amertume.
Sidi se balade en boubou bleu avec une vieille sacoche en cuir. Un soir, après les trois thés traditionnels - l’amer comme la vie, le sucré comme l’amour, le suave comme la mort - il a enfin ouvert sa mallette. Des cartes colorée à l’aquarelle, de vieux ouvrages sur les fleurs, l’histoire de Chinguetti, un Bescherelle, des poèmes arabes et puis un puzzle qu’il m’a proposé de reconstituer. C’était les Cent un Dalmatiens, on s’est un peu perdu dans le pelage tacheté des petits chiens.
Près de l’oasis de Laghella, j’ai déniché un fémur de chameau, séché au soleil, impeccable. Fière de ma trouvaille, je l’exhibai devant le guide, le cuisinier, le chamelier. Pendant deux jours je trimballais mon trophée. Puis, un matin, blasée, je l’ai abandonné. Mais Sidi veillait « Orlie, Orlie, t’ as oublié ton os ». Et chaque jour, jusqu’au tarmac de l’aéroport, Sidi matois vérifiait la présence de mon fémur immaculé qui a passé tous les contrôles de sécurité.
Quand il marche dans les dunes, Sidi porte un mince bâton sur ses épaules pour éviter que le sang ne gonfle ses mains. Il jauge l’ombre portée des acacias, hume le vent, ne précise jamais l’itinéraire comme s’il avait peur que l’on se sauve dans ce désert hostile !
Sidi est un matheux. Il a fait six ans d’études supérieures à Nouakchott dans cette matière qui relève pour moi de l’ésotérisme. Dans une culture fondée sur la mémorisation, Sidi a choisi les mathématiques où l’on privilégie la déduction. Mais pour justifier l’existence de Dieu, le nomade emprunte à la poésie. « Orlie, pourquoi les étoiles tiennent dans le ciel, et la lune et le soleil. Pourquoi le sable et le vent…C’est Allah, le début et la fin » Et devant mon air ahuri, il sourit, Sidi.

J’entends le dromadaire de Sidi ruminer aux pieds de l’acacia. Une souris a laissé sa trace dans le sable comme une frise le long de la dune. Des moulas-moulas bicolores sautillent : ils portent chance. Un scarabée à la carapace ébène plonge la tête dans le sable à notre approche.
Sous l’immobilité factice du désert bruit une vie intense. Jamais la mouche ne renonce. Elles sont cinquante à bourdonner autour de ma tête douloureuse. Seul le dromadaire aux longs cils s’en fiche.

Isselkou
Un jour sur une dune Isselkou m’a demandé si on pouvait passer la nuit ensemble. J’ai dit non. Il a dit tant pis. Et on est devenu amis.
Isselkou est le cuisinier. Il s’excuse souvent de « casser le français », je réponds que je casse son hassanya (arabe dialectal). Alors on est quitte.
Isselkou m’a appris à préparer les lentilles et à cuire une galette sous les cendres.
Comme Sidi il appartient à la tribu des Darawi. Pour pallier l’absence de sécurité sociale, la tribu dispose d’une caisse. Isselkou cotise trois euros par mois.
L’an dernier, il a été piqué par un scorpion. Son oncle a fait bouillir le scorpion, a tamponné la plaie avec cette eau bouillie et a récité quelques versets du Coran.
Il voit tout Isselkou : la méharée au loin, le fennec en fuite, le puits salvateur. Quand je témoigne de mon admiration, il réplique « Mashalla » et je dois dire « Bismillah, raham, rahim ». Alors seulement, il savoure le compliment.
Discrète, je respecte la pause pipi, toujours aux mêmes heures, et regarde fixement la dune en face, jusqu’au jour où trouvant le temps un peu long, je me retourne et vois Isselkou et Dahmoud en prière.

Le désert est doré. La dune s’offre douce et ronde. Le chameau au pelage brun clair blatère. Le soleil orangé s’est posé sur l’horizon. Le visage tanné de Sidi disparaît sous son chèche tandis qu’il verse le thé couleur miel dans un petit verre.
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Dahmoud
Dahmoud a la voix légèrement voilée par le vent. Il accentue la fin de ses phrases mais parle peu. Il faut l’apprivoiser. Les premiers matins, il se contentait d’un grognement devant le feu. Il faisait trop frisquet pour insister. Puis je l’ai regardé jouer avec le cuisinier à « Lapin est venu ou pas venu ». Trop compliqué à expliquer. Joueuse, je l’ai défié et j’ai gagné. Et là, on s’est vraiment parlé. Dahmoud connaît tous les types d’acacias, l’attil dont les branches servent de brosse à dent, le Teisht qui donne un fruit huileux dont se délectent les moutons et les chèvres, l’ataleh, le meilleur pour le feu, sa fumée purifie les yeux et l’ignine, fleuri de minuscules boutons roses comme autant de miracles dans ce désert stérile. J’écoute la drôle de voix du chamelier conter la vie de l’oasis : les os qui pourrissent dans l’eau pour faire de l’engrais, les huttes rondes (tikit) ou carrées (maouli) fabriquées à partir de palmiers, d’acacias et de touffes d’herbe (Zibt). A la saison des dattes, les jeunes exilés en ville reviennent dans les palmeraies. C’est la guelta en juin et juillet.
Dahmoud est propriétaire de nos deux dromadaires. Chacun d’eux coûte environ mille euros. Ils ne boivent pas l’hiver mais étanchent leur soif l’été, avalant goulûment quelque cent cinquante litres d’eau tous les quinze jours. Le plus vieux râle chaque matin lorsque l’on charge les bagages. Dhamoud a oublié le butagaz, alors Isselkou et moi partons en corvée de bois juste avant la tombée de la nuit. Pour faire cuire le riz, le couscous, les ragoûts il faut deux bonnes heures. Au début, j’avais peur de ce temps offert à ne rien faire. Une panique devant l’espace infini des dunes, l’intimité avec ces étrangers, le face à face au-dessus du feu. Je crois que Dhamoud l’a perçu. Il se moque quand j’hésite à prendre mon livre pour meubler le silence. Et puis, il m’apprend sans rien dire à habiter ce temps. On se tait, on chante, on joue, on discute aussi. Dahmoud entonne Ralaïka ou d’autres mélopées religieuses. Et moi je tente Les Flamandes de Brel ou Le Général à vendre des Frères Jacques. Ensuite je les défie à « Lapin est venu ou pas venu » ou aux dames du désert en plaçant mes crottes de chameaux séchées sur l’échiquier éphémère tracé dans le sable. Puis Dahmoud parle de Dieu. La nuit nous enveloppe et les étoiles s’allument une à une.

Le désert est argenté. Le grès brille sous le soleil. Les rochers moirés comme mouillé par une pluie invisible scintillent et te font plisser les yeux. Les épines d’acacias ressemblent aux picots de barbelés. Les nerfs sont à vif. Midi, le sable blanc est brûlant. Minuit, la lune lustre le haut plateau métallique. Une étoile file vers l’infini. Enfin, le vent se tait et le désert repose en paix.

vendredi 28 décembre 2007

une famille d'adoption

Les champs de bananiers ont laissé place à des citronniers et des mandariniers dont les branches ploient sous le poids de fruits gros comme des boules de Noël. Dans les villages, les guirlandes rose et parme des bougainvillées ornent les portails. Plus loin, les cyprès noirs sont au garde à vous et les champs d’oliviers frissonnent sous le vent léger de cette belle matinée. C’est la fête de l’Adha qui la foi d’Abraham prêt à sacrifier son fils pour Dieu et la fin du pèlerinage à La Mecque. Leïla m’a invitée à Zrariye, village du sud du Liban, proche du fleuve Litanie. Dans les bourgs, les habitants se pressent au cimetière pour la prière aux morts. Des rubans blancs et des feuilles de palmiers signalent les maisons prêtes à accueillir le retour d’un pèlerin (Haji).

Longtemps, le Sud fut économiquement tourné vers la Palestine bien plus que vers Beyrouth. Les paysans vendaient leurs produits au grand marché de Haïfa jusqu’à la création d’Israël en 1948. Mais les guerres successives ont cassé les dynamiques locales contraignant beaucoup d’habitants de Zrariye à quitter le pays pour les Etats-Unis (10%) ou pour l’Afrique (90 %). Déjà dans les années 30, une première vague migratoire avait touché le village, de pauvres métayers qui, revenus au Liban, ont immédiatement investis dans la terre. Aujourd’hui, le village vit sous perfusion grâce aux revenus de ces immigrés africains.

A peine arrivée au village, la famille de Leïla effectue la tournée des oncles, tantes, cousins, cousines. Des sauts de puce avec respect scrupuleux du rituel : distribution de chocolats, de marmoul (gâteaux fourré aux dattes), café… On s’installe autour du subah souvent éteint car le bois coûte cher. La télévision diffuse une émission animalière parfois des entretiens politiques insipides : tout le monde s’en fout, personne n’écoute. On s’enquiert plutôt de la santé, du travail, des enfants puis chacun s’interroge sur la date de l’Adha puisque celle-ci dépend du dignitaire religieux chiite que l’on suit : le marja Sistani, Khameneï ou Fadlala. Par conséquent, à Zrariyé, certains font la fiesta le mercredi, d’autres le jeudi ou encore le vendredi.
L’une des familles visitée est en deuil. Dans le salon, les hommes coiffés de keffiehs blancs discutent entre eux et les femmes se réconfortent à l’autre bout de la pièce. « Tout être vivant naît et meurt… il faut demander la patience… elle nous attend de l’autre côté… »

A la « station » suivante, une vieille est alitée, toute frêle avec une chevelure couleur neige, elle n’y entend plus et n’y voit guère. « Je me bats avec Azraïne, (le roi de la mort) et je gagne toujours », soupire-t-elle avant de passer en revue toute la famille. Elle pose des questions sur les neveux et nièces et quand elle n’est pas contente de la réponse, elle râle contre la mère de Leïla et dit avec malice : « tu ne m’écoutes pas, je vais te renvoyer ». Mais au moment de partir, deux larmes coulent le long de sa joue diaphane, la vieille femme me regarde fixement avec ses yeux fanés : « Pourquoi ne vient-on pas me chercher… trois ans que j’attends la mort ! » Je dépose un baiser sur sa main toute fripée.

La tournée terminée, on se pelotonne sous les couvertures tandis que la maman de Leila commente l’actualité heureuse tirée de vieux exemplaires du magazine Point de vue en nous distribuant des châtaignes. Le lendemain, je prends avec elle ma première leçon de cuisine libanaise : manouché, kafta, moutabal… l’occasion de discuter entre femmes notamment de la dureté de son mari, un homme de principe chiite et obtus. Comme ce patriarche n’a pas été consulté pour le choix de la fiancée de son fils, il refuse de participer à la demande officielle auprès de famille de la future belle-fille (la toulbe). Ce sera l’oncle qui viendra, présentera les gâteaux et discutera du montant de la dote. Cette somme se divise en deux parties : la mouqadam (dons, cadeaux) et le mouqahar (qui servira à la fille en cas de divorce ou de répudiation). La cérémonie se termine par la récitation de la fatiha – la première sourate du Coran – et des zalrouka (youyou pour souhaiter bonne chance au couple). Mais la toulbe de Toufic est assombrie par l’absence du père intransigeant et le mariage risque de l’être tout autant. Pour le déjeuner de fête, nous rejoignons deux tantes célibataires qui me font penser aux vieilles filles de Ces Dames au chapeau vert… L’une a perdu son mari très jeune, emporté par une méningite et l’autre a été marié deux jours puis à quitté le domicile conjugale, mais on en sait pas plus, c’est un secret de famille. Rigolotes, elles font preuves de petites attentions l’une pour l’autre et d’un sacré coup de fourchette. Pas de vin à table : on est chez les chiite.
Au cours de ces deux jours, à aucun moment je ne me suis sentie étrangère, assaillie de question. Au contraire. En quittant Zrariye j’ai l’impression d’avoir trouvé une famille libanaise d’adoption.